

Vendredi, dans la bibliothèque. Un détenu en train de lire le texte qu'il a écrit pour le concours. : La Voix du Nord flomoreau@lavoixdunord.fr PHOTO « LA VOIX »
À mi-peine, René*, 58 ans, vient de passer quatre années enfermé. Quatre ans, c'est long, assez en tout cas pour trouver un remède à la déprime : « Quand vous avez un coup de blues, vous prenez une feuille et un crayon. Votre tension intérieure, elle s'en va. » Du fond de sa cellule, il estime avoir rédigé « près de 80 poèmes » depuis 2004 : « J'ai pas fait d'études, précise-t-il, mais j'ai toujours aimé la littérature. » Membre de l'atelier d'écriture ouvert tous les vendredis, René n'a pas hésité avant de participer au concours. Ils sont quinze à avoir, comme lui, planché sur « le voyage », thème à la saveur particulière lorsqu'il est abordé derrière des barreaux. Pour René, le concours n'était qu'un prétexte à l'écriture d'un nouveau poème. Un de plus, dont il a fini par oublier le sujet : « Je ne saurais pas vous dire, j'en fais tellement. J'en ai encore écrit un hier, et un autre ce matin... Pouvoir s'exprimer, alors qu'on a perdu sa liberté, c'est formidable. »
Dans l'univers carcéral, l'écriture est un bon moyen d'oublier l'enfermement, de changer un peu de décor. De s'évader, tant pis pour la caricature. René dit qu'écrire, « c'est devenu une thérapie ». Parce qu'en prison, « on a l'impression que la vie s'est arrêtée, pendant que dehors, ça file. Ici, tous les jours, c'est la même chose. On devient des automates : on va de la cellule au terrain de sport, du terrain de sport à la bibliothèque, de la bibliothèque à la cellule. Le jour où je sortirai, je vais partir du principe que je sors du coma.
» À ses côtés, Mâari. Quarante et un ans, incarcéré depuis 2001, libérable en 2010. Contrairement à René, il n'écrivait pas lorsqu'il était dehors et vient seulement d'entreprendre les démarches pour s'inscrire à l'atelier d'écriture. Quand il est tombé sur l'affiche du concours, il y a d'abord vu l'occasion de « casser la routine ». L'écriture, explique-t-il, c'est aussi « un moyen d'éviter de tomber dans la stupidité ». L'ennui, les bagarres, les ennuis. « Les conneries, vous finissez par en faire, confirme René, sauf si vous avez un palliatif. » On en revient toujours au temps qui passe, trop lentement. De leur cellule, les détenus ont l'amer sentiment que les minutes, les heures, les jours, mettent un temps fou à s'écouler. « Y'a rien à faire, alors on est obligé d'écrire, résume Mattéo, 28 ans. J 'écris n'importe quoi, parce que rester assis sur une chaise à rien faire, c'est pas mon truc. Pour le concours, j'ai fait la première phrase et c'est parti tout seul... »
Maâri évoque également une façon « de rester en éveil intellectuel » : « L'écriture, c'est l'occasion de se concentrer. Le texte du concours, je l'ai pas fait en une heure, j'ai mis au moins une semaine. » Se concentrer, réfléchir. penser. « Surtout qu'ici, on a l'impression qu'on sert à rien, insiste René, on n'est pas utilisé. Tu peux vite déprimer, faut pas tomber dans le piège. Pour le moral, la santé, c'est très mauvais. » Autour de lui, les détenus acquiescent d'un hochement de tête. Ce jour-là, la remise des prix du concours a pris une heure de retard, la faute au blocage d'une partie de l'établissement pénitentiaire.
Deux détenus venaient de faire un tentative de suicide.
Haro sur l'écriture donc. Francis, 60 ans, un petit air de « D'Artagnan », a mis une heure à écrire son texte. Il évoque un voyage aux Philippines, qu'il rêve d'entreprendre une fois dehors parce qu'il a « un copain là-bas qui me dit que c'est magnifique ». On lui demande s'il écrit souvent : « Oui, mais surtout des courriers. J'ai déjà écrit à madame Sarkozy, à Sarkozy, et là je viens d'écrire à Cohn-Bendit. » Une façon comme une autre de tuer le temps. >
*Tous les prénoms ont été modifiés.
Soyez le premier à donner votre avis